mercredi 12 avril 2017

Sur les traces du Castor le long des berges du Suran, le 12 avril 2017 (II).

            Ce mercredi 12 avril, sortie à destination de Villechantria, dans la vallée du Suran, à la recherche de traces laissées par les castors, animaux pourchassés pendant de nombreux siècles jusqu'à la quasi extinction et qui jouissent de nos jours d'un fort capital sympathie, peut-être en partie dû à la célèbre collection de littérature enfantine, les albums du Père Castor...; nous étions plus d'une vingtaine d'adhérents à suivre notre guide, Vincent Dams, de l'association "Jura Nature Environnement" qui suit les castors depuis plus de quinze ans." Nous sommes de suite prévenus : le "bièvre" est principalement actif en début et fin de nuit, en journée il dort en famille dans son terrier ou dans une hutte de berge, il est donc très peu probable de le voir, seuls seront visibles les signes associés, chantiers d'abattage, refuges, "réfectoires", éventuels obstacles. Quant aux empreintes, elles sont généralement peu marquées, souvent effacées par la queue...

Les Castors :

Les origines du genre Castor :

          Les castors sont des rongeurs qui ne comptent plus que deux espèces de nos jours, très proches l'une de l'autre :
                                     - Castor fiber Linnaeus 1758, le Castor d'Europe ( 48 chromosomes) ;
                                     - Castor canadensis Kuhl 1820, le Castor du Canada (40 chromosomes).

          Si dans un premier temps c'est le Castor d'Europe qui nous intéresse directement, il n'est pas possible de ne pas évoquer le Castor du Canada qui subira des pertes considérables après la quasi disparition du castor européen : leurs sorts sont intimement liés...

        Le castor (au sens large) est connu depuis l'Oligocène (- 30 millions d'années environ) en Eurasie : c'est le Steneofiber ; terrestre, il est le plus proche de la lignée qui aboutira au castor dès la limite Miocène-Pliocène, au Pontien il y a environ - 5,5 millions d'années. En Amérique du Nord, plusieurs genres existent à cette période: Paleocastor, Agnotocastor...
       Au Quaternaire vivait en même temps que Castor fiber en Eurasie : le Trogontherium, genre éteint, de plus grande taille.
 Ci-dessous, pour vous repérer : échelle simplifiée des temps géologiques :
(L'Humanité apparait il y a 7 millions d'années, et Homo sapiens seulement il y a 315 000 ans)
Échelle des temps géologiques
ÈRES Systèmes Sous-systèmes Étages Début de la période
(millions d'années)
QUATERNAIRE Antropogène Holocène 0,01 ( = 10 000 ans)
Pléistocène 1,9
CÉNOZOÏQUE
( TERTIAIRE)
Nèogène Pliocène Plaisancien 3,4
Zancléien 5,3
Miocène Messinien = Pontien 7
Tortionien 11
Serravalien 14,5
Langhien 16
Burdigalien 20
Aquitanien 23,5
Paléogène (Nummulitique) Oligocène 34
Éocène 53
Paléocène 65
MÉZOZOÏQUE
(SECONDAIRE)
Crétacé 135
Jurassique 203
Trias 250
PALÉOZOÏQUE
(PRIMAIRE)
540
ARCHÉOZOÏQUE
(PRÉCAMBRIEN)
3800
HADÉEN 4550




 Castor fiber Linnaeus 1758, le Castor européen :

Belle gravure de Castor fiber, le castor d'Europe.

              Pendant l'Empire romain il est courant de trouver le castor sous le nom de canis Ponticus : "Les Anciens ont connu le castor : il s'en trouvoit aux environs du Pont-Euxin ; aussi l'avoient-ils nommé canis Ponticus" , le Chien du Pont-Euxin ( Dictionnaire raisonné universel d'histoire naturelle... de Jacques-Chritophe Valmont de Bomare (1731 - 1807) tome 1 p 715 édité en 1764).

Carte de la Turquie d’Europe, du milieu du XVIIIe siècle,
indiquant le Pont-Euxin.

              Castor fiber, le Castor d'Europe, nommé "bebros" ou "beber" par les Gaulois est très répandu au début du Moyen-Âge, époque pendant laquelle il est renommé "bièvre", origine du nom de nombreux lieux et lieux-dits, là où il était présent ; pour exemples la rivière "la Bièvre" et la bourgade de Bièvres (Essonne) qu'elle traverse, la Boivre, rivière de Nouvelle-Aquitaine, le Beuvron, affluent de la Loire, la Berwinne, rivière de Belgique, affluent de la Meuse...Cependant dans le dictionnaire de l’Académie Française 1ère édition (1694) : bièvre : s.m. animal amphibie à quatre pieds, espèce de loutre; dans la 4ème édition (1762) : animal amphibie à quatre pieds comme la loutre et le castor...

              C'est le plus gros rongeur d'Europe, pouvant atteindre 1,20 m de long queue comprise ; celle-ci est plate, écailleuse, large d'une quinzaine de cm ; son poids est de l'ordre de 25-30 kg voire plus, pour un adulte.

Gravure représentant une loutre et un castor.
Castor fiber a une allure peu sympathique...
Tigurini medicinæ et philosophiae professoris
 in Schola Tigurina, Historiæ animalium liber II : 
qui est de quadrupedibus ouiparis (édit. de 1586).
Conrad Gesner (1516-1565)

Castor fiber.
Gravure dans "Die Gartenlaube" hebdomadaire illustré de Saxe, en 1858.

             Ce mammifère de la famille des Castoridae est adapté à la vie aquatique : il possède de grandes pattes postérieures palmées (pouvant dépasser 15 cm de long) adaptées à la nage, à 5 orteils avec griffe large et ronde, dont celle du 2ème orteil est bifide (rôle de peigne pour l'entretien du pelage), alors que les antérieures, petites, ramassées sous le corps, sont habiles pour manipuler les végétaux ; elles présentent 5 doigts non palmés à griffes larges, rondes et émoussées dont le premier est réduit et opposable aux quatre autres (pour la préhension). Ses oreilles, petite, arrondies, ainsi que ses narines se ferment sous l'eau ; sa queue plate et large sert à la nage comme propulseur et comme gouvernail de profondeur ; son pelage brun-roux recouvrant le corps et la racine de la queue est dense (12 000 à 23 000 poils au cm²), constitué d'un sous-poil fin, un "duvet", soyeux assurant la protection thermique, recouvert de poils dits poils de jarre, rugueux, assurant l'imperméabilité.
            Il peut nager sous l'eau plus de 200 m en 5 à 6 minutes et peut tenir sous l'eau pendant une bonne dizaine de minutes en se tenant immobile. Il s'aventure très prudemment hors de l'eau ; son quasi-seul prédateur actuel est l'homme, éventuellement la loutre pour les très jeunes castors.

             Sur terre le castor est vulnérable, pataud, se déplace lentement ; il se tient souvent debout sur ses membres postérieurs et peut se déplacer ainsi grâce à la largeur importante, la masse et la puissance de sa queue. Celle-ci est un attribut caractéristique de ce rongeur : le premier tiers recouvert de fourrure est constituée d'un muscle puissant et les deux tiers restants recouverts d'une peau à pseudo-écailles est formée d'un tissus tendineux et adipeux ;  elle lui sert comme nous l'avons déjà vu, pour la nage, les déplacements bipèdes, mais aussi dans la lutte ou comme contrepoids lors de transport de matériaux lourds dans l'eau...En cas d'alerte il peut frapper violemment le surface de l'eau avec elle ce qui peut d'une part donner l'alerte à l'ensemble de la famille, mais aussi avoir un effet dissuasif envers un prédateur éventuel ; elle servirait également d'organe de régulation thermique.
              Castor fiber présente de grandes incisives à l’émail orange, taillées en biseau, à croissance permanente ; dans l'attaque d'un tronc, les incisives supérieures servent d'appui, les inférieures plus affûtées servent de "ciseaux à bois" ; elles exercent une force d'environ 80 kg, soit plus du double de ce qu'exercent celles de l'homme ; il ne possède pas de canines et les prémolaires et molaires font office de broyeur.

           
                                                                                                                         Mâchoire supérieure
                                                              Formule dentaire (T=20)      3 1 0    1 0 1 3    
                                                                    (typique des rongeurs)             3 1 0   1 0 1 3
                                                                                                                           Mâchoire inférieure
                                                                                                                                     - molaires  prémolaires  canines  incisives -

             Afin de protéger les muqueuses et d'éviter la pénétration accidentelle dans l'arrière gorge de copeaux de bois, le castor est muni de deux bourrelets de poils raides et courts, les "brosses labiales" au niveau de l'espace laissé libre par l'absence de canines entre les incisives et les prémolaires (espace nommé diastème).

              Le Castor européen est strictement végétarien : plantes herbacées (l'Armoise, Artemisia vulgaris, est particulièrement appréciée), tubercules, fruits, jeunes pousses ligneuses, feuilles, écorce ; pour un adulte, 2 kg de matière végétale ou 700 - 800 g d'écorce par jour sont nécessaires ; le "bièvre" n'hiberne pas, l'hiver sa nourriture est alors principalement constituée d'écorces ; les strates arborées rivulaires basses, avec des troncs et des branches de 3 à 8 cm de diamètre sont coupées en priorité ; les saules ou peupliers de grande taille sont "abattus" quand nécessaire pour récupérer les jeunes écorces, et les rameaux tendres des cimes.
              Le "bièvre" peut renouveler rapidement l’épithélium de son œsophage raboté par le passage d’aliments ligneux ; il pratique la cæcotrophie, la digestion "complète" des aliments (cellulose principalement) nécessite deux passages à travers le tube digestif ; à la fin du premier passage, il ingère ses propres excréments solides, les cæcotrophes (mous et entourés d'une couche mucilagineuse) ; les excréments définitifs suite au deuxième passage sont durs, secs, friables ( résidus de cellulose, et principalement de lignine, celle-ci n'étant pas digérée). 
             Il n'existe pratiquement pas de dimorphisme sexuel apparent. La femelle porte deux paires de mamelles et chez les deux sexes, un seul orifice, uro-anal et génital constitue le débouché d'un pseudo-cloaque.
             Des glandes s'ouvrant dans le pseudo-cloaque produisent le castoréum, sécrétion huileuse et odorante (à plus d'une trentaine de composés chimiques) stockée dans deux poches et jouant un rôle majeur sur le plan de la communication olfactive, permettant au castor de s'identifier, de marquer et délimiter son territoire ; de plus il lui permet d'imperméabiliser son pelage et aurait également une activité phéromonale.
       
             Le castor vit entre le milieu aquatique qui lui permet d'une part de se déplacer en toute sécurité, d'autre part d'immerger l'entrée de son gîte, et le milieu terrestre au niveau de la ripisylve qui lui procure l'essentiel de sa nourriture jusqu'à une distance d'une vingtaine-trentaine de mètres de l'eau ; ce mammifère s'installe en plaine et à l'étage collinéen, aussi bien sur les ruisseaux, les rivières, les fleuves, que sur certains plans d'eau proches ou reliés au système hydrographique.
              Le biotope de Castor fiber a deux caractéristiques essentielles :
                         - la présence permanente d'eau, avec faible courant et avec une profondeur suffisante, supérieure ou égale à 50-60 cm ;
                         - la présence d'une végétation rivulaire offrant une zone herbacée diversifiée et une zone boisée prédominée par des essences à bois tendre : jeunes saules (Salix sp.) principalement, mais aussi peupliers (Populus sp.), cornouiller sanguin (Cornus sanguinea), noisetier (Corylus avellana), orme champêtre (Ulmus campestris), à défaut, aulne glutineux (Alnus glutinosa).
               Ses gîtes peuvent-être de forme variables en fonction de la hauteur et de la texture de la berge : simples terriers, huttes de branches plus ou moins importantes, terrier-huttes.
               Son habitat principal peut être composé :
                     - d'un ou plusieurs tunnels avec entrée sous l'eau ;
                     - d'une "salle à manger" dans laquelle le castor travaille des tronçons de bois, pour la nourriture ou la litière ; il peut aussi y faire sa toilette, s'ébrouer pour se sécher... 
                     - d'une chambre, située au dessus de la salle à manger, protégée par des branchages avec les espaces colmatés par de la boue, des herbes ; sa litière est composée souvent de copeaux ;
                    - d'une cheminée d'aération recouverte de branchages ;
              L'ensemble de son habitat est très propre, le castor faisant ses besoins dans l'eau. Il possède généralement plusieurs logis. (lien pour en savoir beaucoup plus :" La typologie des gîtes du castor rhodanien Castor fiber" par Georges Erome).

         La présence humaine, la pollution organique de l'eau ont peu d'incidence lors de son installation sur un site.
         Sont particulièrement préjudiciables à son installation :
               - la pente du cours d'eau (si celle-ci est supérieure à 1%) ;
               - la vitesse élevée du courant ;
               - la présence d'obstacles infranchissables de type barrage hydroélectrique ; pour remédier à ce dernier type d'obstacle, des rampes à castors ont été réalisées par EDF, comme par exemple celle du canal d'amenée du groupe de production du barrage de Jons, dans l'Ain sur le Rhône, en collaboration avec la FRAPNA Rhône, fin 2011.

           Le Castor d'Europe est une espèce territoriale qui marque son territoire avec le castoréum ; un mâle et une femelle forment un couple durable ; la femelle donne naissance chaque année après une gestation de 107 jours environ, à 1 - 3 jeunes en une seule portée ; une famille vivant sur un territoire, environ 2 à 4 km de cours d'eau en fonction de la quantité et de la qualité de la nourriture disponible, compte au plus deux générations de jeunes, soit 6 à 8 individus en tout ; à la troisième génération au plus tard, les parents chassent la plus ancienne portée ; pour Castor fiber c'est une façon de gérer les ressources alimentaires de son territoire. Contrairement à d'autres rongeurs, ce n'est pas une espèce qui vient à pulluler.

            Sur l'ensemble de son territoire il est possible de rencontrer des coups de dents à de nombreux arbustes et arbres sur les rives ; c'est la façon pour le castor  de mettre en place une cartographie alimentaire de son territoire ; il peut ainsi mieux gérer celui-ci.
            Le Castor d'Europe exploite sur son territoire une parcelle, et quand une bonne partie des ressources sont provisoirement épuisées, il abandonne celle-ci pendant quelques années le temps de sa régénération, puis revient...Il n'épuise jamais ses ressources alimentaires.
             
            Castor fiber est, c'est évident, un artisan jardinier qui entretient sur son territoire, des espaces entiers de berges, particulièrement la strate arbustive et les jeunes arbres qui ont une capacité de recépage (particulièrement les jeunes peupliers) ; en recépant les jeunes arbres, ils favorisent l'augmentation de la densité racinaire, ce qui aboutit à une meilleure fixation des berges.

Principales observations de signes associés à la présence de Castor fiber lors de la sortie.

Le Suran au petit pont vers la Chapelle de Liconnas.
À ce niveau la rivière ne présente aucune essence boisée ;
le site à ce niveau est non propice à l'installation de Castor fiber. 

            Au cours de cette sortie, nous avons pu observer en début de zone, un chantier d'abattage avec un arbre abattu, quasiment écorcé, ainsi qu'un autre bien entamé à la base qui finira par tomber lors d'un bon coup de vent. Le castor est surtout intéressé par les jeunes pousses de saules, mais en hiver, il lui arrive de s'attaquer à des arbres en vue de les faire tomber et d'atteindre ainsi les jeunes pousses de la cime, ainsi que de l'écorce plus fraîche. Sur la rive gauche, en face des branches écorcées sur terre et dans l'eau : un "réfectoire"...

Une centaine de mètres en amont...

...découverte de coups d'incisives sur un tronc,
signant la présence de Castor fiber.

En avançant encore un peu en amont...

.. un tronc d'arbre abattu et écorcé.

Belles traces d'incisives tout au long du tronc.

Tronc attaqué, taillé de façon à ce qu'il tombe sous l'effet d'un coup de vent.

Le même tronc en plan rapproché.

Un peu plus en amont, rive gauche :
une zone "réfectoire" avec de nombreux rameaux taillés,
soigneusement effeuillés et écorcés.
Le castor mange très près de l'eau et surtout en eau peu profonde,
 prêt à plonger au moindre danger

Petit tronc taillé depuis déjà quelques temps, en crayon.

Un peu plus haut, le Suran reforme des méandres...

Empreinte de patte... arrière ?

En continuant notre progression en amont,
la rive droite du Suran présente alors des parcelles inexploitées, en friches,
plus propices à la présence de Castor fiber...


... ceci d'autant plus que la zone est riche en salicacées variées,
 condition sine qua non pour son implantation.

Une coulée d'accès à l'eau nous indique de suite sa présence.

Des "épines noires", Prunus spinosa,
peuplent également la zone ;
nos castors n'hésitent pas à les tailler...

...d'une taille bien régulière à 50 cm du sol environ.
            
Taille en biseau.
Plan rapproché mettant en évidence les coups d'incisives.

Frêne, Fraxinus sp., taillé, cicatrisé,
qui fournira une cépée bien dense et vigoureuse.


Belle coulée d'accès à l'eau en "toboggan", rive gauche.

"Terrier hutte".


           Sur le secteur visité nous n'avons pas repéré de barrage ; le castor construit ceux-ci seulement lorsque la hauteur d'eau en été est insuffisante, ceci pour pouvoir se déplacer plus facilement et rapidement dans l'eau, milieu dans lequel il se sent beaucoup plus en sécurité que sur terre.
           Ces barrages modifient le milieu, créent une nouvelle zone humide avec développement d'une nouvelle flore, des zones refuges facilitant la fraie des poissons et le retour des amphibiens ; ils favorisent également la rétention des sédiments, de la matière organique.
       
          Il est donc évident de qualifier le castor "d'ingénieur des écosystèmes", car il est capable de modifier son milieu pour répondre à ses besoins. Il est le garant de l'entretien et de l'amélioration de la biodiversité le long d'un cours d'eau.


Quelques mots sur Castor canadensis, son cousin d'Amérique :

            Castor canadensis semble avoir pour ancêtre le Castor eurasien, celui-ci ayant colonisé l'Amérique du Nord durant le Pliocène ; au cours de son évolution, il y aurait eu fusion de 8 paires de chromosomes, d'où les nombres différents de chromosomes entre les deux espèces (48 chromosomes pour C. fiber et 40 chromosomes pour C. canadensis) ; il est à noter l'absence  d'hybrides quand les deux espèce cohabitent.
            Il est difficile de distinguer sur de simples critères morphologiques ou comportementaux les deux espèces ; il est possible cependant de constater une taille et un poids légèrement plus importants chez Castor canadensis, une différence dans les mesures du crâne, la couleur du pelage ; la portée est de 2 à 4 petits chez le cousin canadien...

Louis Nicolas : "Codex canadensis", 1664-1675.
Castor canadensis en compagnie de la loutre,
 du loup marin et du tigre marin.

Castor canadensis.


Le Castor utilisé, le Castor raréfié
le Castor martyrisé, mais le Castor protégé...

De l'utilisation du castor à travers les siècles en France et...

              Le castor a intéressé l'homme depuis l'Antiquité et même bien avant ; chez lui, tout a été utilisé : sa fourrure, sa viande, son sang, le castoréum, ses dents, ses os...

             La chasse qui a été faite au castor pendant des siècles émanait d'un vision utilitariste du monde qui nous entoure, vision qui perdurera jusqu'à la toute fin du XIXème siècle : les espèces et la nature dans son ensemble sont à la disposition de l'homme pour ses besoins :
             dans "Le Traité du Castor", Marius 1746 : " Il n'est rien de tout ce que la Terre produit et renferme dans son sein, qui ne soit de quelque utilité à l'Homme, et les secours qu'il tire de ses moindres productions, soit pour conserver sa vie et pour le garantir des maux qui l'assiègent de toutes parts, sont des preuves sensibles de la bonté infinie de l'Auteur de son être."

* Pendant la Préhistoire et la Protohistoire.

             Des fouilles sur différents sites archéologiques en France permettent d'affirmer que l'utilisation du castor a été très diversifiée lors de la fin de la Préhistoire et pendant la Protohistoire, particulièrement à l'Âge du bronze : fourrure, viande (les parties comestibles : viande, graisse, abats représentant environ 50% du poids de l'animal, soit environ 10 kg pour un castor moyen de 20 kg), os, incisives...; pour le castoréum, par contre, il n'est guère possible de savoir si les habitants de ces époques l'ont ou non utilisé.
             En ce qui concerne notre région, au niveau de la Grotte des Planches et de ses sépultures de l'Âge du Bronze, une molaire et un humérus attribués au castor ont été mis à jour ce qui atteste de sa présence, probablement sur la Cuisance et de sa chasse au moins occasionnelle ; à Claivaux-les-Lacs, et à l'abri sous roche de Saint-Romain (présence humaine à la période du Hallstatt ou Âge du fer) mise à jour de mandibules avec des stigmates caractéristiques de leur transformation en manches d'outils ; la station de Chalain au bord du lac est riche en enseignements : au niveau d'une strate datée de -3130 à -3100, une majorité d'ossements de castor correspondent à des déchets culinaires, présentant des traces de découpe ; une mandibule inférieure possède des traces indiquant son utilisation comme outil ; une incisive supérieure fendue en deux a probablement aussi servi d'outil (gouge, ciseau à bois ?)
             Sur des sites datant du Néolithique, la présence de dent de castor ou autre animal n'est pas rare en contexte funéraire, dent généralement représentative de l'espèce, pour le castor l'incisive : objet personnel du défunt (outil, parure...), évocation symbolique ?

* De l'époque romaine à la fin du Moyen-Âge.

 - utilisé pour son castoréum :
             Hérodote (-480 à -425), historien et géographe grec aurait été le premier à évoquer le castor et le castoréum. (Sébastien Barbara)
              Marcellus né à Bordeaux vers la fin du IVème siècle, surnommé Marcellus Empiricus, médecin de l'empereur Theodose 1er (379-395, fin de l'époque romaine), employa des médications utilisées à l'époque gauloise ; dans son recueil "De medicamentis" (ici édité en 1889 par G. Heilmreich), il note l'utilisation du castoréum (p 29, p 154), substance utilisée à l'époque.

             Une légende atteste de la confusion, pendant de nombreux siècles, entre les glandes à castoréum et les testicules du castor (la terminologie allemande de "Bibergeil" - " testicule de castor" pour désigner le castoréum en est confirmation) :
                     - déjà Ésope (vers 620 av. J.C.-vers 564 av. J.C.) a écrit une fable sur le castor : "des chasseurs poursuivaient un Castor ; dans le dessein de tirer profit de certaine partie de son corps. Ils avaient coutume d'en employer la chair comme un remède souverain contre plusieurs maux. Le Castor, qui savait son intention, n'eut pas plutôt reconnu qu'il ne pouvait leur échapper, qu'il la prit à belles dent, et se la retrancha. Alors les Chasseurs, satisfaits d'avoir ce qu'il cherchaient, cessèrent de le poursuivre et se retirèrent. Ainsi le Castor, qui fort sagement jugea à propos de se défaire d'une partie qu'il ne pouvait conserver sans perdre le tout, se sauva tout entier." ;
                     - Pline l'Ancien (23-79 après J.C.), écrivain et naturaliste romain, auteur d'une volumineuse encyclopédie en 37 volumes, nous rapporte : "Ce sont les castors du Pont qui se châtrent eux-mêmes (XXXII, 13) quand le péril les presse; car ils savent qu'on les poursuit pour leurs testicules, que les médecins nomment castoréum... (Pline l'Ancien, Histoire Naturelle. Texte français, Dubochet 1848-1850, édition d'Émile Littré) ;
                    - cette légende va perdurer longtemps et de nombreux Bestiaires en attestent :
                           * le "Physiologus", un de premiers, bestiaire chrétien rédigé en grec du IIème siècle après J.-C., ayant eu une grande influence au Moyen-Âge ;
                           * celui d'Aberdeen du XIIème siècle ;

Bestiaire d'Aberdeen XIIème siècle. 
Enluminure sur parchemin, texte manuscrit.
Université d'Aberdeen (Écosse, Royaume-Uni).

                           * le Bestiaire " rédigé vers 1218 , traduction du "Physiologus" écrit en latin en dialecte picard de Pierre de Beauvais nommé également Pierre le Picard, auteur français du XIIIème siècle : "Il existe un animal appelé castor, c'est-à-dire en notre langue bièvre, qui est une bête très paisible. Ses testicules renferment un médicament qui se montre très efficace dans un grand nombre de maladies. Physiologus dit que la nature du castor est telle que lorsqu'un chasseur le poursuit, il regarde sans cesse derrière lui, quand il voit le chasseur s'approcher de lui, il se tranche les testicules de ses dents, et les jette au visage du chasseur. Le chasseur les recueille, arrête la poursuite et s'en retourne. [...] De la même manière, l'homme qui veut observer les commandements de Dieu et vivre dans la pureté doit se trancher les testicules c'est-à-dire tous les vices, et jeter toutes les mauvaises actions au visage du chasseur, c'est-à-dire du Diable, qui perpétuellement le pourchasse."(Traduit par Gabriel Bianciotto).


Bestiarum "de castore et natura ejus". 
Bestiaire de Pierre de Beauvais.
Bibliothèque Nationale de France.

L'autocastration du castor.
Enluminure de bestiaire vers 1280.
Bibliothèque de Chalon-sur-Saône.

                De même retrouve-t'on cette légende chez Bartholomeus Anglicus (Barthélémy l'Anglais), frère franciscain anglais du XIIIème siècle, un des premiers encyclopédistes avec son " Liber de proprietatibus rerum", "Livre des propriétés des choses" écrit à Magdebourg vers 1247.
                Cette légende a probablement été utilisée tout au long du Moyen-Âge comme enseignement spirituel.

Chasse au castor.
Bartholomaeus anglicus :  "Livre des propriétés des choses" (vers 1350).
Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris.
        
Chasse au castor.
Détail d'une miniature non datée.
Origine anglaise, Salisbury ?

- Le castor a t-il été considéré comme gibier ?
              Charles II le Chauve (823 - 877), un des petits-fils de Charlemagne, roi de Francie occidentale de 843 à 877 (dynastie des Carolingiens), empereur d'Occident en 875, entretenait une compagnie de chasseurs de castors, les beverarii, peut-être chargés de chasser le castor pour sa fourrure et pour son castoréum à vertus thérapeutiques ; mais il est aussi possible que les moines qui avaient une assez forte influence dans la société féodale de l'époque, se soient plaints des castors, de leurs barrages sur les fossés de drainage creusés pour gagner de nouvelles terres sur les marais et forêts inondées et des dégradations faites dans les cultures situées en bord d'eau.
            Le castor n'est cependant pas mentionné comme gibier dans le livre de Gaston III de Foix-Béarn, un des plus grands chasseurs de son époque, dit Gaston Fébus (1331-1391), "Livre de chasse", écrit en français (1387-1388), un des meilleurs traités médiévaux consacré aux techniques de chasse, au gibier et aux chiens de chasse...

 - Le castor et sa fourrure.
          En 301 après J.-C., l'empereur Dioclétien (Caius Aurelius Valerius Diocletianus Augustus), 244 - 311 (règne de 284 à 305) promulgue "l'Édit du Maximum" qui statue sur les montants des denrées les plus courantes ; entre autre la valeur de la peau de castor est fixée à 20 deniers, et à 30 deniers quand elle est tannée.


Edictum de pretiis rerum venalium. 
Fragment de l'Édit du Maximum ou Édit de Doclétien sur stèle.
Pergamonmuseum, Berlin.

             La fourrure est omniprésente au Moyen-Âge, voire essentielle...Elle est une des rares sources de chaleur permettant de se protéger du froid ; les paysans utilisent la peau de chèvre ou celle de mouton, les hommes et femmes de haut rang se parent de luxueuses fourrures et celle d'hermine impose le symbole royal ; celle de castor est signe de luxe, utilisée en bordure, en doublure, particulièrement appréciée, car elle résiste à la pluie. Elle est utilisée également pour les coiffes : Charles VII portait un chapeau de castor pour son entrée dans Rouen en 1449.
            Pendant cette période, la fourrure devient un commerce important et une nouvelle corporation voit le jour : les pelletiers. À Paris, en 1183, dix-huit propriétés longeant la Seine dans l'Île de la Cité, appartenant à la communauté juive, sont cédées à des pelletiers par Philippe Auguste après expulsion de leurs propriétaires ; ces artisans avaient ainsi la possibilité d'utiliser l'eau du fleuve pour le travail des peaux.
           En 1268 à la fin du règne de Louis IX (dynastie des Capétiens) plus connu sous le nom de Saint Louis, Étienne Boileau, un des premiers prévôts de Paris réorganise les corporations d'arts et métiers, dont celle des chapeliers de feutre et celle des fourreurs de chapeaux qui reçoivent ainsi leurs premiers statuts.

- Le castor considéré comme viande maigre.
          Au Moyen-Âge, l'Église chrétienne encadre entre autres la quasi-totalité de la population du royaume de France. Les tabous comme le porc que définissait l'Ancien Testament ont été abolis depuis longtemps, mais l'alternance entre jours gras et maigres a beaucoup d'importance, certaines restrictions alimentaires ayant pour but la pénitence et au final le salut du chrétien. Des dérogations existent, précisées par des statuts synodaux au XIIème siècle : les jeunes enfants, les grands malades, en cas de famine...Mais les jours de carême sont nombreux, entre le mercredi (pour les plus pratiquants), le vendredi, le samedi de chaque semaine, les veilles de fête et la période de quarante jours du carême destiné à préparer la fête majeure célébrant la Résurrection du Christ..., un total pouvant aller jusqu'à 200 jours...Alors une subtilité suprême vint à l'esprit de certains casuistes : le poisson étant admis comme nourriture pendant ces jours "maigres", ils reconsidèrent certains animaux...C'est le cas entre autres, du castor, animal amphibie, à la queue "écailleuse" ; sa chair alors assimilée à celle des poissons par ces hommes d'Église, considérée comme "maigre", serait consommable les jours de carême...De nombreuses recettes circulèrent alors dans toute l'Europe et ceci pendant un certain nombre de siècles (voir "Traité du Castor" de Jean Marius page 14). Rien d'étonnant alors que la castor ait pu jouer un rôle dans la nourriture des moines, soumis à une fréquente abstinence ; au XVIIème siècle encore, les moines de Villeneuve-les-Avignon préparaient un saucisson de castor, garanti "maigre".

* Au XVIème siècle.

            La fourrure reste très présente à cette période, mais le marché est en pleine mouvance, avec l'arrivée des fourrures du continent nord-américain. Jacques Cartier avait planté une croix de trente pieds à Gaspé dans la région est du Québec en 1534, revendiquant la région pour le roi de France, François Ier. L'introduction des fourrures d'origine nord-américaine en Europe date probablement de l'époque des premiers contacts entre Amérindiens et Européens à la fin du XVème siècle par les explorateurs, les pêcheurs de morue, les chasseurs de baleines ; les fourrures de castors du nord de l'Amérique (Castor canadensis) pénètrent petit à petit le marché français au XVIème siècle et deviennent majoritaires vers 1570, ceci d'autant plus facilement qu'en France et dans bien des pays européens, les castors se raréfient sérieusement et que la situation politique tendue en Europe limite les importations de fourrures de Scandinavie et de Russie...
            Certains pelletiers de la fin du XVIème siècle étaient des commerçants puissants ; ainsi le plus grand pelletier parisien aux environs de 1580, Mathieu Garnier, pelletier du roi (Henri III), valet de chambre du roi, avait un réseau commercial couvrant la majeure partie du pays.


* Aux XVIIème et XVIIIème siècles.

- Castor canadensis supplante Castor fiber chez le fourreurs et les chapeliers.
          À partir du XVIIème siècle l'Amérique du Nord est le principal fournisseur de peaux de castor. Ce commerce est très lucratif, la demande devenant de plus en plus importante, les bourgeois les plus fortunés voulant prouver leur réussite et rivaliser avec la noblesse.
       
          En 1670 est crée à Londres la Compagnie de la Baie d'Hudson (la HBC, the Hudson Bay Company) mandatée pour explorer et mettre en valeur de nouveaux territoires à la recherche des précieuses fourrures principalement de castor, au profit de l'Angleterre. Les peaux de castor constituèrent de part leur grande valeur un moyen d'échange et de paiement, les populations locales échangeant ses peaux contre d'autres objets.
         La HBC a mis en circulation des pièces frappées en métal aux initiales de l'entreprise, les "made beaver" ; au XIXème siècle, le "made beaver" perdit petit à petit de la valeur et les paiements se firent alors de plus en plus en cash.
         Cette compagnie sera intimement liée à l'Histoire du Canada jusqu'en 2008 et ses archives seront retenues dans le programme de la "Mémoire du monde" de l'Unesco.

5 "made beaver" de la Hudson Bay Compagny.

          Il existait trois types de peaux de castor provenant des Amériques :
               - les peaux dites "sèches" provenant de castors tués en été, avec très peu de ou sans "duvet", moins estimées ;
               - les peaux dites "grasses", fraîches, provenant de castors tués pendant l'hiver avant le mue, fourrure précieuse car fournie en bourre et en poils de jarre serrés, longs et soyeux ;
               - les peaux dites "grasses", nommés aussi castors de robe, désignant les peaux de castor de première qualité ; cinq à huit peaux taillées en rectangles puis cousues ensemble étaient portées contre le corps des Indiens pendant 12 à 18 mois ; le frottement contre la peau, les assouplissaient et la sueur leurs donnaient un reflet lustré ;

            En France, sous la Régence (1715-1723), le 16 mai 1720, le commerce des peaux de castor, très florissant est déclaré libre et non plus monopole de la Compagnie des Indes (renommée ainsi en 1719, crée en 1717 par John Law sous le nom de Compagnie d'Occident) ; le monopole sera rétabli le 30 mai 1721 suite aux protestations des négociants "canadiens" et de celles des négociants rochelais.
     
Arrêt du Conseil d'État, 1720.(p.2)
Arrêt du Conseil d'État, 1720.






















           Au XVIIème siècle, le chapeau de feutre constitue un élément important de la tenue vestimentaire et une indication du statut social.
           Le "castor gras" se prête particulièrement bien au feutrage à cause de son sous-poil ou duvet, muni de microscopiques "ardillons" ; le feutre de castor est imperméable, garde sa forme même manipulé sans ménagement ou si on le mouille ; la texture est souple et brillante ; il est aussi plus résistant que celui fabriqué à partir de laine. C'est le feutre de choix pour les chapeaux-castors de l'élite.

Coiffes en feutre de castor et coiffures du XVIIème siècle.
       
           Une clientèle moins argentée demande du demi-castor, mélange de castor avec généralement du lapin, du lièvre ; le feutrage se fait mal, prend mal la teinture ; les chapeliers français sont alors incapables de fournir une belle qualité ; une opération supplémentaire doit être appliquée, le "secrétage", ainsi nommée parce que les chapeliers huguenots , à la Révocation de l'Édit de Nantes en 1685, auraient emporté leur "secret " de fabrication en Angleterre et en Hollande principalement. En 1727 Mathieu (ou peut-être Dubois) retrouve le procédé après un voyage à Londres : c'est un apprêtage des peaux par une dissolution de mercure dans l'acide nitrique ("eau forte" des chapeliers) ; ceci permettra de relancer la chapellerie française. 
           Cette fabrication avec le "secrétage" rend malade, tue ceux qui structurent le feutre et pollue lourdement le voisinage de la fabrique ; les ouvriers sont rapidement dans un état général lamentable, squelettiques, sujets à tremblements, sueurs abondantes, oppression respiratoire, troubles digestifs ; pour se soutenir, étancher la soif intense qui les tenaille, ils boivent de l'eau de vie, ce qui provoque en plus des délires...Jacques Tenon, jeune chirurgien de l'Hôtel-Dieu sera le premier à dénoncer la tremblante du chapelier en 1757 ("Jacques Tenon 1724-1816, précurseur de la Médecine Sociale" par Michel Valentin). Cette situation des chapeliers  donnera l'expression "travailler du chapeau", inspirera en partie Lewis Carroll avec le Chapelier fou dans "Alice au Pays des Merveilles" (1865).


- Le castor est toujours très utilisé en thérapeutique.
            En ce qui concerne l'utilisation du castor en thérapeutique, "Le Traité du Castor de Jean Marius", nous en apprend beaucoup sur certaines pratiques du milieu du XVIème au milieu du XVIIIème siècle :
           - utilisée par les fourreurs, les chapeliers, la peau de castor est aussi "d'une grande utilité dans la colique, les douleurs de la matrice, dans les spasmes, dans les douleurs de l'accouchement ", en application extérieure ;
           - la graisse de castor est un remède efficace dans toutes les maladies qui ont leur siège dans les nerfs", elle est bonne par exemple pour l'épilepsie ; elle est recommandée pour l'apoplexie, la léthargie, les spasmes, les mouvements convulsifs...
           - le sang de castor est efficace contre l'épilepsie..., également contre les chutes de haut et la dureté des mamelles ;
           - le poil de castor peut arrêter les hémorragies ;
           - les dents du bièvre peuvent être attachées au cou des enfants pour faciliter la sortie des dents ; réduites en poudre et données ainsi, elles traitent la pleurésie ;
           - le castoréum est la partie la plus noble et la plus utile de cet animal :
              il est très utile dans la surdité, les tintements et les bourdonnements d'oreille, pour dissiper les abcès,  apaiser les douleurs de la goutte, guérir les migraines, la sciatique, augmenter aussi le lait aux nourrices ;
               cependant, il est dangereux pour les femmes enceintes et cause souvent l'avortement et les jeunes femmes doivent éviter son trop grand usage parce qu'il cause souvent la stérilité.

Première édition en français.
L'ouvrage traite principalement des vertus pharmacologiques
 provenant du castor et particulièrement du castoreum.
lien: Traité du Castor...
              
               Aujourd’hui, nous savons que l'acide salicylique fait partie des nombreux composants du castoréum ; cette molécule est synthétisée par certains végétaux dont la Reine des prés ou Spirée (Filipendula ulmaria, Rosaceae), les Salicaceae avec les Saules (Salix sp.), les Peupliers (Populus sp.) ; l'acide salicylique est un conservateur alimentaire, un antiseptique, un analgésique, un antipyrétique ; il est utilisé dans certains traitements d'acné, dans le traitement des verrues, de l'hyperhydrose... La molécule industrielle dérivée la plus connue est acide acétylsalicylique, synthétisée de façon pure par Félix Hoffmann au service des laboratoires Bayer en 1894 (brevet déposé en 1899) et nommée Aspirin , du nom de l'acide spyrique (produit par la Spirée), autre nom de l'acide salicylique.


* Du XIXème siècle à nos jours.

-  La chapellerie de luxe...
          Les chapeaux sont toujours très à la mode au XIXème siècle en particulier le chapeau haut-de-forme en castor qui symbolisait la respectabilité, la richesse, la dignité et le rang social élevé. Sa fabrication qui demandait plusieurs heures de travail, de nombreuses étapes, nécessitait de grandes quantités de peaux de castor ; il résistait mieux à la pluie et était beaucoup plus étanche que celui fabriqué en feutre de poils de lapin, bien moins cher.

Chapeau haut-de-forme en castor,
et sa malle.


               Cependant, à partir de 1850, le castor commence à perdre de son utilité en chapellerie, le "haut de forme" en velours de soie étant alors devenu à la mode et beaucoup moins onéreux.

- Le castoréum et la parfumerie.
      Dans la seconde moitié du XIXème siècle, avec l'essor de la chimie organique, le parfum se libère de ses origines naturelles et une nouvelle industrie du luxe va se développer, en associant des senteurs artificielles aux matières odorantes traditionnelles, développant ainsi des fragrances inédites ; la parfumerie en s'industrialisant va prendre un essor considérable.
      Les produits de synthèse au début mal acceptés par la parfumerie de luxe, accusés d'être vulgaires et de défigurer les fragrances naturelles, s'imposèrent vers la fin du XIXème siècle.

      Le castoréum est une des six matières premières d'origine animale utilisées en parfumerie avec le musc (extrait des glandes abdominales des Cerfs porte-musc d'Asie centrale), l'ambre gris (concrétion intestinale du cachalot), la civette (sécrétion des glandes anales de la civette), la cire d'abeille et l'hyraceum (urine du Daman du Cap, riche en phéromones, toujours déposée au même endroit par les membres d'une colonie de ces petits mammifères et s'étant pétrifiée au cours des siècles).
       L'odeur de départ du castoréum est puissante, dégage des arômes de cuir, de fumée, d'animal mort...; mais des senteurs plus douces, de prune, d'olives noires, de fruits secs s'en dégagent également.
      Ainsi le castoréum confère des notes chaudes rappelant le cuir à de prestigieux parfums chyprés et orientaux et à certaines compositions masculines.
      Sa puissance en fait un bon fixateur, augmentant la ténacité et prolongeant dans le temps la perception olfactive de la composition dans laquelle il est incorporé.

      Cependant, aujourd'hui, le "castoréum de synthèse" prend de plus en plus le pas sur le castoréum naturel.

Tableau de quelques références de "castoréum" (origine Diffusion Aromatique)
Désignation

NatureEnglish NameCodeNuméro CASNuméro FEMANom LatinNuméro EINECS
CASTOREUM ABSOLUE
CASTOREUM ABSOLUECASAB8023-83-42261
232-427-5
CASTOREUM ABSOLUENaturelCASTOREUM ABSOLUECASAB8023-83-42261
296-432-4
CASTOREUM ABSOLUE (to be del)*NaturelCASTOREUM ABSOLUE (to be del)*1234278023-83-42261
232-427-5
CASTOREUM RDE ABSOLUENaturelCASTOREUM RDE ABSOLUE1234268023-83-42261
296-432-4
CASTOREUM RESINOIDESynthèseCASTOREUM RESINOIDECARE92704-04-62261
232-427-5 / 296-432-

 - Le castor et l'industrie alimentaire.
        Le castoréum est de nos jours utilisé discrètement dans l'alimentaire, incorporé dans certaines préparations  (glaces...), offrant une saveur vanillée, comme arôme dans certaines cigarettes ; autorisé par la FDA.



Les derniers Castor européens pourchassés comme nuisibles...

        Le castor depuis l'Antiquité n'avait pas bonne réputation ; chez Pline l'Ancien : "le castor est un animal dont la morsure est formidable ; sur le bord des fleuves, il coupe les arbres comme avec un fer tranchant ; quand il a saisi un membre, il ne desserre pas les mâchoires avant que les os fracturés n'aient craqué sous les dents. (Pline l'Ancien, Histoire Naturelle. Texte français, Dubochet 1848-1850, édition d'Émile Littré).
         
Gravure représentant Castor fiber.
 semblant assez féroce, cette représentation nous révèle l'attitude d'hostilité et de répulsion
des hommes à son égard au XVIème siècle.
 De aquatilibus libri duo cum iconibus ad vivam ipsorum effigiem quoad ejus fieri potuit expressis (édition de 1553).
Pierre Belon (1517 - 1564)


        Au XVIIIème siècle, celui des Lumières, il perd son apparence féroce, mais n'attire pas pour autant la sympathie ; ainsi, à propos de Castor canadensis, son cousin américain, Aubert de la Chesnaye des Bois (1699-1784), écrivait dans son "Dictionnaire raisonné et universel des animaux..."), en 1759, p 446 : "Cet animal a une langue de Pourceau, des joues de Lièvre, et des yeux de Rat. Les Sauvages en estiment fort la chair".
        Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, alors que l'espèce est à la limite de l’extinction, le castor nommé "vibré" en provençal, plus suffisamment abondant pour qu'il ait une "utilité" quelconque, passe du statut d'utilitaire à celui de nuisible.
        Le Syndicat des digues du Rhône de Beaucaire à la mer" a alloué une prime de 15 francs par castor tué :
        " ...enfin, Messieurs, il est un ennemi de nos chaussées non moins redoutable...
             J'ai nommé les castors dont je suis heureux de vous présenter un spécimen qui à dû, dans son temps, à en juger par ses proportions et sa force, nous faire, pour sa part, beaucoup de mal.
            Attaquées par les animaux d'une telle grosseur, traversée de part en part à leur base, comment nos digues pourraient-elles résister et quels moyens employer pour les préserver ? - Des pièges ! Il n'en existe pas où l'on puisse les prendre, et c'est à peine si le fusil du chasseur peut les atteindre.
           On y réussit quelquefois cependant, et le garde-digue Byron vient de nous le prouver récemment.
           En vous proposant pour lui une gratification de 15 francs, j'estime, Messieurs, qu'il serait bon de décider en principe d'une pareille prime et plus forte au besoin, sera donnée à quiconque aura tué, sur le Rhône, un de ces redoutables rongeurs." (Syndicat des Digues du Rhône de Beaucaire à la mer, 1846-1872, p. 12)

          Certains comportements du castor sont à l'origine de ce statut de nuisible :
               - il creuse des terriers dans les rives, il "percerait" les digues ;
               - le castor se nourrit d'écorces principalement de Salicacées (n'oublions pas que la récolte des osiers sauvages a perduré jusque dans les années 1950 autour de Vallabrègues dans le delta du Rhône pour la vannerie), mais aussi de peupliers de culture, parfois d'arbres fruitiers voisins de la rive ;
               - il crée des barrages qui modifient l'environnement, entravant le libre écoulement des eaux, créant des zones d'inondation pas forcément bien appréciées des propriétaires de ces terrains.
     
      
De la raréfaction à la quasi disparition du castor...

          Castor fiber est très abondant en Europe centrale et occidentale pendant le Néolithique et l'âge des métaux. Il est chassé pour sa fourrure sa viande, ses os sont utilisés comme outils, mais les prélèvements sont faibles.
           Pendant l'Antiquité le Castor a été chassé, principalement pour sa fourrure mais aussi pour sa viande et pour le castoréum.
           À l'époque gallo-romaine, la fourrure de castor, couteuse, était moins usitée que celles de lièvre ou de blaireau.
           
Présence de Castor fiber au XIème siècle.
(d'après G.Veron 1991)

           Au Moyen-Âge le castor est toujours victime des chasseurs et des piégeurs. Malgré cela il occupait encore la quasi totalité de l'Europe au XIème où il était encore très abondant, sauf en Grèce, où il aurait probablement disparu dès le Néolithique à la fin de l'âge du bronze, au Danemark où il aurait été éradiqué à peu près à la même époque et en Italie où il ne subsistait que dans le bassin du Pô (il en disparaîtra au XVIème siècle).

Représentation d'un homme chassant le castor.
Olaus Magnus 1561.

          Il aurait disparu d'Angleterre, du Pays de Galle  fin XIIème - XIIIème siècles, d'Écosse au XVème siècle, d'Espagne, de l'Ouest de la France au XVIème siècle.

          Quelque dates correspondant à la fin des derniers castors dans un certain nombre de pays : Suisse en 1804, Hollande en 1825, Belgique en 1848, Finlande en 1868, Suède en 1871, Prusse en 1879...Dans notre région les derniers castors auraient disparu il y a à peu près 1000 ans selon Vincent Dams.
           La chasse, le piégeage, pour sa fourrure, sa viande et pour le castoréum sont à l'origine de sa quasi disparition, mais celle-ci fût accélérée par la modification de son habitat au cours des siècles...Drainage, entrainant la diminution des zones humides, rectification des cours d'eau ( fini le charme des beaux méandres ), canalisation des rivières pour l'implantation de moulins, de papeteries, forges..., création de chemins de halage le long de certains fleuves et rivières.
            Au début du XXème siècle, il avait quasiment disparu d'Europe.

Présence de Castor fiber au début du XXème siècle.
(d'après G.Veron 1991)

          Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir, semble t-il, pour le castor, essayé de s'adapter au cours des siècles :
                    - abandon des huttes pour habiter dans des terriers ;
                    - vie complètement nocturne ;
                    - confinement dans des espaces plus ou moins délaissés par l'homme.
         C'est surtout peut-être pour cette dernière raison que survécurent quelques familles sur le bas-Rhône qui seront à l'origine du repeuplement.

          Sa raréfaction en Europe eût pour conséquence, la "ruée vers le castor" des Anglais et Français, principalement, dès le milieu du XVIème siècle, vers l'Amérique du Nord, ruée qui s'acheva au début du XXème siècle, le Castor d'Amérique étant lui aussi en voie d'extinction...


De la protection à la réimplantation du Castor.

               À la fin du XIXème siècle apparait une évolution dans la représentation du monde, principalement chez les naturalistes : le paradigme dominant jusqu'alors de la notion d'espèce utile ou nuisible doit être dépassé, ceci au regard des nombreuses espèces déjà disparues et à celui de celle qui est au bord de l'extinction, le castor.
             Les pays nordiques sont les précurseurs, la Norvège interdit partiellement la chasse du castor en 1845, totalement en 1863. La Finlande prend des mesures de protection en 1868 juste après la mort de son dernier castor, la Suède en 1873 deux ans après la disparition de l'espèce de son territoire.
             En France, Valéry Mayet (Lyon 1839-1909), entomologiste, professeur de zoologie à l'École Nationale d'Agriculture de Montpellier affronte les nombreux détracteurs du castor et obtient en 1891 l'arrêt de la prime à la destruction de l'espèce en Camargue ; il est soutenu à partir de 1894 par Galien Mingaud (1854-1912), directeur du Muséum d'Histoire Naturelle de Nîmes puis par la Société d'Acclimatation et la Société zoologique de France qui met en avant la disparition avec celle du castor d'autres d'espèces, en particulier celle d'un petit coléoptère rare, parasite suceur, inféodé au castor, Platypsyllus castoris Ritsema 1869, ainsi qu'un acarien, Histiophorus leuckarti actuellement nommé Schizocarpus mingaudi Trouessart 1896, bel argument pour un naturaliste, mais à haut risque...
            En cette fin de XIXème siècle, le "castor est une des plus curieuses physionomies de notre Provence, et nous devons y tenir comme à tout ce qui augmente le cachet et la physionomie de notre pays" comme le signalait Pierre Amédée Pichot en 1888, directeur de la Revue britannique.

Platypsyllus castoris.
(Annales de la Société Entomologique de France, 1884).

Schizocarpus mingaudi.
♂ et ♀ adulte, face ventrale,  la ♀ ayant les pattes antérieures 
accolée au rostre.  x 150.
"Notice sur les travaux scientifiques", Édouard Louis Trouessart,
imp.lith. L. Declume, 1901, Lons-le-Saunier.


             Il faudra attendre 1909 pour que les préfets du Gard, du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, et les conseils généraux correspondants, mettent en place des arrêtés interdisant la capture de castors (et 1968 pour une protection sur l'ensemble du territoire français).
             En 1910, pour Edmond Perrier, directeur du Muséum d'Histoire Naturelle, le castor est un des "quelques monuments historiques de la vieille faune des Gaules à conserver pieusement".
             C'est un revirement de situation, le Castor européen passant du stade d'animal utile une fois mort (fourrure, castoréum...), puis nuisible alors qu'il devenait insuffisamment abondant, à "animal monument", puis animal utile contribuant à l'équilibre de la nature et ceci dans la perspective d'une préservation du patrimoine naturel pour les générations futures.

             Il est le symbole d'une transformation majeure de la relation de l'homme par rapport à la nature depuis la fin du XIXème siècle et la rend visible : la vision utilitariste du monde évolue vers une celle plus patrimoniale chez les scientifiques ; mais sa réintroduction ne peut se faire qu'avec une profonde transformation de la société, prête à accepter cet animal au prix de quelques nuisances et de quelques modifications environnementales.

             Après le stade de la protection vient celui du développement des populations restantes ou celui de la réintroduction en cas de disparition totale. Les pays nordiques précurseurs en matière de protection, seront également les premiers à s'attaquer à la réintroduction : la Norvège réintroduira des couples de castor venant de Suède en 1922, la Finlande des couples capturés en Norvège en 1935 ;  la prise de conscience s'étend : réintroduction en URSS en 1929, Pologne en 1947, Suisse en 1956, Belgique en 1990, Espagne en 2003. Plus tardivement, réintroduction en Bavière (1957), Rhénanie du Nord et Westphalie (1980), Sarre (années 1990).
     
Répartition de Castor fiber (en rouge) et de Castor canadensis (en jaune) (2010).
(Centre suisse de cartographie de la faune).

             Le cas de la France est un peu particulier : quasiment éteint au début du XXème siècle en France, la population étant estimée alors à quelques dizaines d'individus localisés dans la basse vallée du Rhône, le Gard et le Vaucluse, la lente recolonisation du bassin du Rhône s'opéra de l'aval vers l'amont : en 1960 le Castor était présent au sud de Lyon. En 1957, premières réintroductions  dans différentes régions. Castor fiber est actuellement présent dans une cinquantaine de départements de France métropolitaine, ceci avec des densités variables.
            Il est principalement rencontré dans les bassins du Rhône et de la Saône, de la Meuse, de la Loire et de ses principaux affluents, l'Allier, le Cher, le Beuvron, l'Indre, la Vienne; quelques populations existent dans le Finistère, sur quelques petits fleuves côtiers du Languedoc, le Haut bassin du Tarn et quelque familles sur la Marne...

Carte de la répartition de Castor fiber en France métropolitaine en 2014, source ONCFS.

             Depuis plus de 40 ans, 25 opérations de réintroduction ou de renforcement se sont succédées dans 15 départements différents avec environ 270 castors relâchés en provenance exclusive de la vallée du Rhône ; ceci a permis un retour de l'espèce sur de nombreux bassins où elle avait disparu ; la population de castors sur l'ensemble du territoire compterait actuellement environ douze mille individus.
             
              Dans l'est il est présent sur le bassin-versant de l'Ain, le Doubs, le Loue, la Seille jusqu'à Louhans et sur le Suran où plusieurs foyers de recolonisation sont surveillés.
              Actuellement il est admis que la réintroduction du Castor d'Europe a un effet écologique favorable par la reconstitution de zones humides, la revégétalisation des berges, la régulation des cours d'eau, la préservation des nappes phréatiques.
             Ceci est cependant au prix de quelques nuisances comme des inondations localisées, quelques dégâts aux arbres fruitiers, aux peupleraies proches de leur zone de vie, d'importance non encore évaluées car non indemnisées.
            Des mesures de protection avec aménagement de ripisylves, contournement de barrages, protection des bords de route, lutte contre les rongeurs indésirables (ragondins, rats musqués...).


            La réintroduction du Castor fiber suscite encore d'autres problèmes :
                - faut-il introduire en Europe le Castor d'Amérique ? Les deux espèces sont d'apparences proches, mais quand même sensiblement différentes (ne serait-ce que par le nombre de chromosomes)...; des Castors canadiens ont été introduits en Pologne (1926), Finlande (1937), Autriche (1976), castors qui sont plus prolifiques et dont les progénitures se déplacent vers des aires distantes du point d'introduction ; et en prenant l'exemple de la Finlande où les deux espèces ont été en contact, Castor canadensis s'est propagé rapidement au détriment de Castor fiber...
               - Le Castor européen ne peut pas (à priori) se croiser avec la Castor américain, mais la réintroduction de différentes sous-espèces de Castors européens entrainera une uniformisation des populations ; il est probablement illusoire de conserver la pureté de la souche rhodanienne telle qu'elle existe encore aujourd'hui.
                Cette question des sous-espèces de Castor fiber fait l'objet de profondes discussions entre scientifiques dès qu'il s'agit du maintien de l'espèce Castor fiber ; 8 sous-espèces de Castor d'Europe, différenciées à l'origine sur la base de différences morphologiques, sont répertoriées ; cependant les recherches génétiques ne montrent que deux lignées, une occidentale, l'autre orientale, qui reflètent probablement les deux zones de retraite, l'une au Sud de la France, l'autre en région de la Mer Noire, pendant la dernière glaciation. À la fonte des glaces, les castors auraient migré vers les zones qui se dégageaient vers le nord.
                 Pour la lignée occidentale, 3 sous-espèces:
                     - le Castor de Scandinavie, Castor fiber fiber ;
                     - le Castor de l'Elbe, Castor fiber albicus ;
                     - le Castor du Rhône, Castor fiber galliae.
                  Pour la lignée orientale, 5 sous-espèces :
                     - en Russie, Castor fiber belarusicus ;
                     - en Mongolie et en Chine, Castor fiber birulai ;
                     - en Europe de l'Est et en Russie, Caster fiber osteuropaeus, C.f. pohlei et C.f. tuvinicus.


De l'introduction à l'acceptation des conséquences...

       Réintroduire une espèce sauvage disparue ou quasi disparue dans notre espace anthropisé pose certains problèmes de coexistence animal-homme : contraintes pour satisfaire aux besoins de l'espèce et dégâts possibles causés sur les zones de réintroduction.
       Le cas du Castor européen, précurseur dans l'histoire de la protection animale, a un atout non négligeable : ce n'est pas un prédateur, ce qui joue fortement en sa faveur. Même si le nombre d'arbres abattus la première année effraye les forestiers, les propriétaires de peupleraies particulièrement, cela s'estompe rapidement, car le territoire du castor ne s'éloigne pas de la berge. Quelques conséquences sont négatives, limite les aménagements, mais d'autres sont positives comme la hausse de la biodiversité. Rapidement il va acquérir un fort potentiel sympathie, peut-être de par sa capacité à agir sur les paysages, les rives des cours d'eau, s'inscrivant ainsi comme acteur de l'évolution de l'environnement.
        Le repeuplement le long d'un cours d'eau se passe relativement bien du fait de la curiosité suscitée et du capital sympathie, pendant la première vingtaine d'années ; puis l'accroissement de la population et les "dégâts" occasionnés peuvent laisser place à une image moins positive ; une gestion bien menée doit alors s'efforcer de tempérer les agacements de propriétaires riverains, gérer les tensions entre les pro- et anti-castors ; dans certaines régions, dans la vallée du Rhône par exemple, les castors peuvent s'en prendre aux vignes, aux vergers, aux cultures de maïs, melons...
        Différentes dissuasions d'attaque par les castors, efficaces, peuvent être mises en place rapidement et à bas coût :
             - protection individuelle : manchons de grillage, manchons en toile tissée au pied, badigeonnage des troncs avec du répulsif fait maison (exemple : chaux mélangée à de l'huile de lin), ou de répulsif industriel...
             - protection de la parcelle : grillage de 1m environ rabat vers la rivière, clôture électrique à 1 fil...

Et qu'en est-il de Castor canadensis en Amérique du Nord ?

            Quand la chasse au Castor commença en Amérique du Nord, bien que cela soit difficilement vérifiable, la population de ce rongeur a été estimée à six millions d'individus ; aux riches heures du commerce des fourrures, 100 000 peaux de castor étaient expédiées vers l'Europe par an ;  au milieu du XIXème siècle l'espèce était presque en voie d'extinction.
            Vers 1820, George Simpson gouverneur de la CBH s'inquiète de la raréfaction du castor, et impose des moratoires aux piégeurs, des quotas, mais c'était laisser la place aux concurrents...
            Actuellement bien gérée par les piégeages et quelques tentative de stérilisation (en zone urbaine principalement), la population de Castors du Canada est d'environ 15 millions d'individus.

Répartition de Castor canadensis (2010).
En Terre de Feu, il s'agit de lâchers.
(Centre suisse de cartographie de la faune).


                Le castor a été élevé au rang d'emblème officiel du Canada le 24 mars 1975, lorsqu'une « loi portant reconnaissance au castor (Castor canadensis) comme symbole de la souveraineté du Canada » reçut la sanction royale. Néanmoins, le castor faisait partie de l’identité canadienne bien avant l’adoption de la Loi instituant un symbole national.
             
               Le Canada reconnait le rôle important que le castor a joué dans la fondation des premières colonies, dans l'expansion des frontières du pays, dans son développement et sa richesse ; cette reconnaissance de l'importance du castor a commencé très tôt :
                     - Sir William Alexander d'origine écossaise, fondateur du territoire de la Nouvelle-Écosse, fut le premier à inclure le castor dans ses armoiries en 1678.

Armoiries de sir William Alexander, comte de Stirling (1597-1640).
Archives de Lyons Court à Édimbourg.
                    
                          - La Compagnie de la Baie d'Hudson a placé le castor dans ses armoiries en 1678.
                          - En 1690, en l'honneur de la défense valeureuse de Québec par les Français (commandés par le comte de Frontenac) contre l'envahisseur britannique, une médaille fut frappée (en 1967, cette médaille sera à nouveau frappée et sera remise à la population québecoise par le Président Charles de Gaulle...).

"Kebeca liberata", la médaille de la victoire de Québec en 1690.
Avers : Louis XIV de profil.
Revers : ville de Québec personnifiée, assise sur un rocher, les armes de la France sous son bras ;
à ses côtés, un castor.

                                     - En 1833, le castor entra dans les armoiries de la ville de Montréal, celles-ci évolueront en 1938.

Version originale de 1833 des armoiries de la ville de Montréal.

                     
En conclusion

         Castor fiber, le Castor d'Europe, occupe la quasi totalité de l'Europe aux XIIème - XIIIème siècles ; chassé pendant de nombreux siècles pour sa fourrure, sa viande, son castoréum il est alors castor ressource, puis il devient castor nuisance à la fin du XIXème siècle, alors qu'il devient rare ; pratiquement en voie d'extinction à l'aube du XXème siècle, il se retrouve espèce protégée dès 1909 dans le Gard, le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône...; réintroduit sur de nombreuses rivières, il jouit aujourd'hui d'un beau capital sympathie ; étrange relation entre cet animal et l'homme...En plus d'être un excellent "artisan jardinier", un "ingénieur des écosystèmes", il a adapté son comportement face à la destruction dont il faisait l'objet, puis est devenu avec son statut actuel d'espèce emblématique, un peu notre "conscience".
                                                                                                                                            G.P.

Pour d'autres renseignements sur Castor fiber :

Association "Jura Nature Environnement":

Courriel : contact@jne.asso.fr
Site internet : http://www.jne.asso.fr
Page Facebook : http://www.facebook.com/pages/Jura-Nature-Environnement
Adresse : 21 Avenue Jean Moulin
39000 Lons-le-Saunier

Petite bibliographie :

 Ci-dessous une petite bibliographie (non encore finalisée), parfois avec documents en ligne ( les liens sont écrits en rouge).

- Steneofiber eseri fossilisé de la rocade ouest près d'Ulm. (Musée d'Histoire naturelle de Stuttgart).
- Où en est la colonisation du castor en France ? (Faune sauvage n° 297 4ème trimestre 2012).
- La naissance de l'industrie à Paris, entre sueurs et vapeurs 1780-1830.André Guillerme.


2 commentaires:

  1. Brigitte POIREL19 mai 2017 à 16:02

    Un article très abouti qui m'a permis de m'intéresser à cet animal fascinant
    Toutes mes félicitations pour ton travail et tes recherches

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  2. Chapeau (pas de castor) pour cet article très documenté. Beau travail qui a certainement nécessité beaucoup de recherches et félicitations pour avoir su synthétiser cette masse d'informations.

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